Wisdom of Life

La croisée des chemins

Jusqu’à présent, le CEREO est resté sur la défensive au même titre que d’autres institutions ou associations défendant l’enseignement des religions à l’école publique. Il a assisté à une évolution qu’il n’a pas souhaité ; cette évolution a conduit à réduire de moitié les heures de religions et à créer une heure de philosophie et de citoyenneté (CPC). Soucieux de jouer le jeu, le CEREO a cru qu’il était possible et réaliste de garantir la pérennité de l’heure de religion restante tout en défendant la possibilité pour les maîtres et professeurs de religion de donner le CPC dans des conditions acceptables. Il faut d’ailleurs reconnaître la logique de l’argument selon lequel, pour inculquer aux élèves des valeurs communes, il convient de les réunir au-delà des appartenances religieuses ou philosophiques. Mais l’enseignement des valeurs ne se fait jamais de manière directe, pas davantage au CPC qu’à un cours de religion ou de morale. Les valeurs sont toujours portées par un ensemble organique constitué par la famille, les convictions et les pratiques religieuses ou non, l’école, la culture, la société, les médias, etc. Comment donc favoriser l’harmonie entre ces organes ? Il me semble plus efficace de le faire à partir d’un cours où les élèves se retrouvent en fonction de leurs identités singulières, réelles ou idéalisées (dans ce derniers cas, il s’agira de donner à ces idéaux un contenu concret). Pour développer des valeurs communes, de manière indirecte toujours, il n’est pas d’autres chemins que ceux qui partent des ancrages singuliers et de leur charge affective. Ces réflexions n’engagent que moi. Je les adresse à ceux qui défendent l’enseignement religieux à l’école.

Quelle réforme voulons-nous ?

Je suis convaincu que le régime « 1h religion/1h CPC » est transitoire (du moins dans sa forme actuelle), tant pour des raisons pratiques d’organisation que pour des raisons idéologiques. Ces dernières sont le fait d’une minorité mais elles prennent corps dans l’indifférence quasi-générale. Combien de temps survivra l’heure de religion et dans quelles conditions ? La situation actuelle devrait nous inviter à réfléchir tous ensemble à réviser notre stratégie. Faut-il continuer à plaider la défense de l’heure de religion sans la réformer en profondeur ? Faut-il continuer à défendre la possibilité pour ceux qui l’enseignent de donner le CPC sans se poser trop de questions sur la nature de ce dernier cours ? Mon avis est qu’ainsi, on avalise et on poursuit un processus dont la suite logique est la disparition de l’enseignement religieux à l’école. Ne vaudrait-il pas mieux, tout en s’arcboutant sur l’heure de religion résiduaire, plaider pour un retour à deux heures hebdomadaires en mobilisant au maximum les réseaux institutionnels et cultuels religieux (à supposer qu’ils nous suivent) ? Dans le même temps, on pourrait revendiquer pour l’officiel ce que le libre a obtenu (provisoirement ?), soit l’enseignement transversal de la citoyenneté en désenclavant autant que possible les cours religion à partir desquels on jetterait des ponts, non seulement vers les autres cours de religions et celui de morale, mais encore vers les cours d’histoire, de français, de sciences et de citoyenneté s’il devait se maintenir.

La refonte du cours viserait à réhabiliter les traditions religieuses d’une part, à ouvrir à la spiritualité dans une société sécularisée de l’autre, selon le constat que seuls les ancrages particuliers procurent le sentiment de reconnaissance qui apaise les esprits et permet de s’ouvrir aux autres, car c’est bien de cela qu’il s’agit. On pourrait considérer à la fois comme une concession aux laïques et comme une bonne chose le fait d’abandonner les deux dernières années à la philosophie (la vraie) moyennant un titre requis de philosophe. On devrait aussi concevoir une formation continue spécifique aux maîtres et professeurs de religion en poste. 

Tout cela suppose évidemment que les laïques reconnaissent ne pas détenir tout seuls la clé de la réforme des cours philosophiques selon l’utopie qui consiste à rêver d’une société harmonieuse agrégeant des individus non déterminés. Si cette position devait encore se durcir, faudra-il se laisser mourir à petit feu ou engager franchement une nouvelle guerre scolaire ?

Notre problème

En tous cas, ne nous voilons pas la face. S’il est si difficile d’enseigner les religions à l’école aujourd’hui, c’est bien sûr en raison des misères que l’introduction du CPC engendre. Mais c’est dû tout autant au malaise, sinon à l’ignorance des maîtres et professeurs de religion par rapport à leurs propres traditions, et à une société qui a perdu sa culture et son identité religieuse. Il n’est donc pas sûr que l’on sauvera l’enseignement des religions à l’école ; en revanche il est certain, si rien ne bouge, que le libre suivra l’officiel. Le plus difficile est d’ouvrir le jeu politique selon ses règles internes tout en gardant une inspiration proprement religieuse.

Une situation ingérable

La volonté de supprimer l’enseignement religieux à l’école publique est presque aussi ancienne que la Belgique indépendante. La présence d’un islam rigoriste, minoritaire mais ostensible, les tensions qu’elle engendre et le contexte des attentats redoublent la motivation de ses partisans. La stratégie laïque consiste à « assécher le marigot religieux ». Certains PO marginalisent depuis longtemps les enseignants de religion ; ce pourrissement va s’accroître aussi longtemps qu’une heure de religion subsistera. Comme la Constitution rend beaucoup plus difficile la suppression de l’heure de religion restante, la situation va devenir insupportable et les enseignants de religion, déjà largement démotivés, vont chercher en masse à se recaser.

Quelques exemples

– Le CDH a certes obligé le PS à revoir son projet mais pour combien de temps ? La Ministre Schyns, ses conseillers Laurent de Briey et Claude Voglet nous ont dit le 8 mars dernier qu’il sera sans doute possible pour les enseignants des religions d’enseigner le CPC dans le même établissement mais pas aux mêmes élèves la même année (on peut avoir eu ces élèves une année antérieure). Cette disposition devrait être intégrée dans le décret organisant le CPC dans le secondaire et s’appliquer dans le primaire. A priori c’est un bon point pour nous. Hélas le diable est dans les détails. En effet, l’enseignant d’une religion qui demande à enseigner le CPC devra renoncer à ses heures de religion si on lui donne un horaire complet en citoyenneté. Aujourd’hui déjà, en primaire comme en secondaire, des heures de religions demandées ne sont pas enseignées faute d’enseignant ou compte tenu de la difficulté que représente la confection des horaires. Certains PO magouillent allègrement pour compliquer encore ces horaires ou écarter les élèves de la religion par d’autres biais. On peut comprendre qu’un certain nombre de professeurs de religion veilleront à assurer leur emploi en postulant pour le CPC, mais cela réduira d’autant le nombres de professeurs de religion disponibles et d’heures de religion effectivement données, même si des élèves les demandent. Sur ces élèves on fera pression pour qu’ils prennent une deuxième heure de CPC.

– On nous dit de ne pas se laisser faire, d’informer l’inspecteur, etc. En pratique, même le ministère n’a pratiquement aucun moyen pour obliger les PO récalcitrants à respecter la loi et l’esprit de la loi. Il est par exemple impossible à la Ministre de savoir ce que certains PO de l’officiel subventionné font de leur pot d’heures RLMO. Depuis longtemps, il y a un certain nombre d’heures de religion qui ne sont pas données et quand elles pourrait l’être, on y soustrait régulièrement les élèves pour leur montrer un film, leur faire suivre une animation, les emmener en vadrouille, etc. Ces jours-ci dans une école, une animation consacrée aux études sur le genre a eu lieu pendant les heures de religion. La question du genre est fondamentale ; elle symbolise à elle seule le dogme laïque qui postule l’abolition des déterminations naturelles et des assignations culturelles. Au nom du droit à la différence, ce dogme vise, sans nécessairement y penser, l’indifférenciation sur tous les plans où se marquent des différences. Cela dépasse de très loin la reconnaissance sociale des homosexuels.

– C’est précisément ce genre d’animation qui risque de devenir le modus operandi du CPC : diffuser un film ou un documentaire ; visiter un lieu culturel ou associatif, voir une pièce de théâtre « coup de poing » puis en débattre en classe. Amnesty International, Geenpeace, Gaïa, les « restos du cœur », certains planning familiaux auront le « copyright », mais pas des associations comme « El Kalima » (relation avec les musulmans) ou « Pax Christi », hélas trop catholiques! Ainsi fonctionne la sécularisation : on exclut jusqu’à l’étiquette, sauf si elle est « neutre ». Je ne critique pas systématiquement le travail des associations citées (encore que leurs actions en-dehors de l’Occident soient parfois à juste titre qualifiées de « néo-colonialistes ») mais il est significatif qu’elles aient une sensibilité très laïque au sens philosophique. Au vu de ce qui se passe déjà, ces visites et animations risquent en outre de se multiplier au détriment de l’heure de religion restante. S’il ne se posera jamais comme ouvertement antireligieux, le son de cloche que les élèves entendront au CPC risque de reposer sur des convictions tellement abstraites, généreuses et générales qu’elles n’engageront à rien, sauf à noyer le moteur des « valeurs ».

– Un PO vient de transmettre un formulaire à tous les enseignants de religions et de morale du secondaire pour qu’ils indiquent et motivent leur intérêt à donner le CPC l’an prochain. Certaines directions d’établissement ont fait pression sur les enseignants pour qu’ils se portent candidats.

– Dans une école bruxelloise, sur une quarantaine d’élèves inscrits en première secondaire l’an prochain, deux sont inscrits en religion catholique, quatre en morale, autant en deuxième heure CPC et pratiquement tous les autres en religion islamique. Un objectif non avoué du CPC consiste à cacher cette tache musulmane que l’on ne saurait voir. Mais pour arriver à siphonner l’islam (dans le cadre scolaire j’entends), il faut deux heures de CPC. Qui croit une seconde que le « vivre ensemble » va progresser ainsi ? Même chez les laïques, la doctrine est parfois plus forte que la foi. Au bout du compte, la marginalisation de l’enseignement religieux est à la fois la conséquence de la sécularisation passive du christianisme occidental, et active des laïques. Le fait est qu’on ne sait pas comment arrêter le mouvement.

une sécularisation sans fin

Dans « Le Vif » du 3 mars dernier, le professeur Christians s’exprimait ainsi : « Avec la suppression d’une heure de religion dans l’enseignement officiel et son remplacement par un cours de citoyenneté, tous les ingrédients d’une guerre scolaire étaient réunis. Elle n’a pas éclaté parce que les deux camps sont divisés avec au milieu de tout cela, un islam qui risque sans cesse l’instrumentalisation ».

La division dans les deux camps évoqués est une conséquence de la sécularisation. Du côté religieux elle engendre et la démobilisation et l’intégrisme (fondamentalisme, néo-traditionalisme). Toutes les religions connaissent ces deux tendances à des degrés divers.

Or les laïques aussi sont divisés. Eux aussi connaissent et la démobilisation et l’intégrisme. Les plus radicaux se crispent sur leurs convictions téléologiques, c’est-à-dire l’universalisme désincarné des droits de l’homme et le multiculturalisme cimenté, non par un dialogue des cultures dont on ne sait à l’avance où il mène, mais par la pensée unique qui uniformise les aspirations et les opinions, dont on sait qu’elle est mène à une impasse totale (c’est le mythe de Babel, qui signifie « confusion »). Ces intégristes militent bien sûr pour la suppression de l’enseignement religieux. Le vide laissé par une perspective bassement matérialiste conduit heureusement d’autres laïques à chercher de nouveaux modes de spiritualisation. Sans être religieux, ils prennent la mesure de la perte de sens que la sécularisation engendre. Et ils comprennent qu’une laïcité dogmatique menace le pluralisme auquel ils sont attachés autant que moi.

une fracture sociale

Une partie importante des catholiques (ceux que je connais le mieux) rejoignent une majorité des agnostiques (les vrais athées sont rares) dans l’indifférence et l’uniformisation. Dans les fait, cette indifférence tient lieu de « vivre ensemble » mais elle ne satisfait personne. Aussi bien, ceux qu’elle menace donnent le change par une préoccupation sociale au nom des valeurs universelles. Leur matérialisme pratique repose sur des convictions toujours plus éthérées. Le binôme croyants/incroyants épouse de plus en plus les contours d’une fracture sociale entre les nantis (qui tiennent parfois à garder une étiquette religieuse par coquetterie identitaire ou soif de spiritualité) et les précaires, qui se consolent avec l’« opium du peuple ».

En Belgique, la sécularisation a permis aux catholiques de souche de prendre du champ par rapport à la doctrine et à la hiérarchie ; c’était une vraie bouffée d’oxygène. Je vois toutefois une analogie entre le processus de sécularisation et le système économique néo-libéral : tous deux produisent à l’excès des biens matériels et culturels qui cherchent sans cesse de nouveaux débouchés ou de nouveaux marchés. Tous deux intègrent les gens par l’offre, la demande et la consommation. Tous deux creusent le fossé social entre ceux qui, pour diverses raisons, arrivent à « profiter du système » (ce ne sont pourtant pas des allocataires sociaux) et les autres qui cuvent leur ressentiment. A Bruxelles, les mosquées et les paroisses qui font le plein sont peuplées de gens aux revenus modestes, voire très modestes, même si les gens aux revenus supérieurs à la moyenne désertent moins les lieux de cultes que les classes moyennes.

Il reste que sécularisation rime souvent avec « zombification » et conduit à une séparation de plus en plus poussée entre la sphère privée où les religions devraient être cantonnées, et la sphère publique où l’on professe une langue de bois que plus personne ne croit. Comme on ne voit pas comment sortir d’une logique économique et financière infernale, on ne voit pas comment sortir d’une logique de déracinement qui va de pair avec la recherche du maximum de bien être matériel.

Ethique de responsabilité et éthique de conviction

Dans son livre « Le savant et le politique », Max Weber propose cette distinction et affirme qu’elles sont irréductibles. Pour illustrer l’éthique de conviction, il donne en exemple « le chrétien [qui] fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action s’en remet à Dieu ». Il définit l’éthique de responsabilité, à rebours de ce recours ultime à la Providence, par son pragmatisme qui consiste à « répondre aux conséquences prévisibles de ses actes ». Ces distinctions ont donné lieu à d’innombrables commentaires ; on s’accorde aujourd’hui pour dire que l’éthique est toujours plus ou moins définie selon ces deux modalités.

En ce qui concerne le CEREO, il est clair que notre action repose sur une éthique de conviction. Cette conviction soutient que le maintien des heures de religion est une nécessité publique. Nous sommes convaincus qu’on n’arrivera pas à inculquer à nos élèves le sens du bien commun sans valoriser leurs sentiments religieux qui subliment des assises psychiques ancrées dans leur famille et leur culture, voire leur nation. Or ces ancrages sont aujourd’hui dissous dans la culture de masse et récupérés par l’extrême-droite. Pour recadrer ces sentiments et les « spiritualiser », nous sommes seuls et démunis. Même les parents qui s’en remettent à nous se dédouanent le plus souvent de leurs responsabilités.

Dans l’action que le CEREO entreprend pour défendre le cours de religion, il s’est efforcé jusqu’ici de témoigner d’une éthique de responsabilité en jouant le plus possible la carte politique. Nous avons cherché des interlocuteurs publics réceptifs à nos arguments, nous en avons eu mais les effets escomptés n’ont pas suivi. Tout se passe comme si une majorité de nos concitoyens sont conscients des problèmes engendrés par la « sainte ignorance » (Olivier Roy) des traditions religieuses (y compris chez les croyants), et de la nécessité de spiritualiser nos modes de vie. Mais comme on déplore la force d’inertie technoscientifique qui engendre le transhumanisme, on déplore une mentalité matérialiste qui avance de manière irrésistible. On oublie ce faisant que l’une et l’autre sont tirées par la même utopie que l’on partage parfois sans s’en rendre compte.

C’est dire si les partisans déclarés de la suppression des cours de religion profitent d’un contexte favorable à la réalisation de leurs convictions. Ainsi, les discours convenus sur le « vivre-ensemble » sont largement répercutés par les médias, quand ce n’est par les instances religieuses elles-mêmes. Pourtant cela n’empêche pas les laïques intégristes de se méfier des religions. De fait, les religions sont presque les seules forces de résistance à un projet de société hyper-sécularisée qui se manifeste par des évolutions sociétales débridées.

Les laïques intégristes mettent en œuvre une stratégie d’autant plus efficace qu’elle repose sur les options pédagogiques de l’enseignement en Communauté Wallonie-Bruxelles. Ceux qui fréquentent au quotidien ces laïques savent qu’il n’a jamais été question dans leur chef de se contenter d’une demi-mesure compliquant l’organisation des cours dits philosophiques. Peu importe que ces laïques intégristes soient minoritaires ; au fond, il représente la partie émergée d’un iceberg d’indifférence générale au bien commun et d’intérêts particuliers exacerbés.

Il semble néanmoins que les lignes commencent à bouger, tant il est vrai que toute domination finit tôt ou tard par provoquer des réactions.

 

Axel De Backer, mars 2017

Auteur: CEREO

Le CEREO est un Collectif d'Enseignants de Religions dans l’Enseignement Officiel francophone.

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