Wisdom of Life

De quelle citoyenneté se moque-t-on ?

Le CEREO n’a pas pour vocation de faire de la politique au sens courant de l’expression. Contre vents et marées, nous nous efforçons seulement de défendre l’heure de religion (et de morale par voie de conséquence) qui reste jusqu’à nouvel ordre inscrite dans la grille horaire obligatoire de l’enseignement officiel. Nous le faisons par conviction et nous ne manquons pas d’arguments raisonnables pour l’étayer. Une grande majorité de parents et d’élèves nous en savent d’ailleurs gré, même si l’indifférence et les pressions jouent contre nous. Cependant, notre combat est bel et bien politique parce qu’il procède d’une conception du bien commun, donc de la chose publique.

Cinq jours avant le séisme provoqué par le retrait du CDH des trois gouvernements du sud du pays, le CEREO a organisé un débat entre des représentants des grands partis francophones ; un débat précédé par une intervention circonstanciée de la Ministre Marie-Martine Schyns. A la lumière de la crise actuelle, ce qui s’est dit ce mercredi 14 juin prend un relief particulier. Madame Schyns a affirmé et répété sans détour que les cours convictionnels avaient une place à l’école publique. C’est l’histoire de la Belgique ; c’est sa richesse d’avoir constitutionnalisé un système d’enseignement pluraliste qui encadre et respecte les convictions publiques et intimes des élèves. Plusieurs personnalités politiques, en charge de ce dossier ou non, nous ont du reste fait part de leur exaspération face à l’attitude inqualifiable des socialistes ayant trahi la lettre et l’esprit de la déclaration de politique commune sur laquelle PS et CDH ont formé une majorité pour une législature. Une heure de citoyenneté et une heure de religion ou de morale : tel était le compromis que le PS a traité par dessus la jambe. Dans un même esprit laïciste, ce parti a par ailleurs exacerbé son partenaire en faisant tout pour recaler la fusion entre l’UCL et les facultés universitaires Saint-Louis. Qu’on se permette donc de critiquer les éminences très laïques qui accusent les catholiques de ressusciter la guerre scolaire sur fond de pilarisation. Au fond, ceux-là ne revendiquent pas moins que la tutelle sur le seul pilier qui compte à leurs yeux : l’appareil de l’Etat.

Lors du débat qui a suivi l’intervention de Madame Schyns, Georges-Louis Bouchez du MR a abondé dans son sens : pas touche à l’heure de religion résiduelle, mais qu’on jette des ponts entre elle et le cours de citoyenneté! Même Caroline Désir, fort embarrassée, a répété à l’envi que la suppression de l’heure de religion n’était pas inscrite dans le programme du PS. Elle a même dit que le ministre-président de la Communauté Wallonie-Bruxelles Rudy Demotte parle à titre personnel et pas au nom du parti quand il plaide ostensiblement pour que les élèves choisissent deux heures de citoyenneté. Laissons croire les béguines! Youssef Handichi du PTB a lui aussi défendu l’enseignement des religions à l’école, mais ses propos de circonstance laissent entendre son ignorance du dossier. Quant à Serge de Patoul de Défi, il n’a pas quitté le ciel des idées d’une citoyenneté rêvée, car là aussi, la cloche semble avoir sonné précipitamment l’enterrement des religions à l’école.

L’avenir s’ouvre à nouveau ; cela ne veut pas dire qu’il sera radieux. Dans la confusion générale, on a entendu ce mardi tel mandataire du MR dire que le cours de citoyenneté dans le secondaire devait être reporté d’un an. Comment, en effet, ne pas déplorer la précipitation avec laquelle cette réforme a été menée ? Et pour accoucher de quel cours ? Outre le fait que l’enseignement du fait religieux qu’on nous avait promis y soit passé à la trappe, le programme du cours de citoyenneté dénote d’une étrange conception de l’histoire de la philosophie. Platon est certes idéaliste mais comme il n’est pas chrétien, on l’a pris. C’était obligé, comme Aristote. Ensuite, c’est le trou noir jusqu’aux Lumières. A croire que Kant, Hegel, Marx et consort sont nés par génération spontanée. On a fait une croix sur dix-huit siècles de pensée occidentale pénétrée de christianisme. Exit Augustin d’Hippone, Thomas d’Aquin, Guillaume d’Occam si moderne pourtant. L’esprit fécond de la Renaissance – l’humanisme historique et la Réforme – ; le juif Spinoza et sa cabale étendue ; les musulmans Avicenne et Averroès et leur approche rationaliste dès le moyen âge : n’en jetez plus. Tant d’omissions relèvent d’un refoulement obsessionnel.

La neutralité nominale fleurit dans le désert de l’ignorance. Vivement un cours de religion réflexive qui ait du souffle! Non pour convertir mais pour perpétuer la culture en Occident.

Axel De Backer, le 20 juin 2017

Auteur: CEREO

Le CEREO est un Collectif d'Enseignants de Religions dans l’Enseignement Officiel francophone.

2 commentaires

  • Nicolas Bruno

    Jun 22, 2017

    A méditer également, cet ancien article de Philippe Barbon publié dans la revue "philosophie" en 2012 «Peut-on croire à une religion quand on est philosophe?… Cette opposition automatique entre la religion et la philosophie repose probablement sur des idées préconçues au sujet de la religion comme de la philosophie. Croire n’est pas nécessairement synonyme de foi mystérieuse, absolue et indubitable. Philosopher ne renvoie pas nécessairement à une analyse exclusivement rationnelle du réel. On peut croire en Dieu « de manière philoso-phique », par exemple en sachant incorpo-rer dans sa croyance une part de ce doute qui, de Socrate à Descartes, signe l’attitude philosophique. Il y aurait même là, comme l’explique Gianni Vatimmo dans Après la Chrétienté (Calmann-Lévy, 2004), un garde-fou contre le fanatisme, l’intolérance de celui qui ne supporte pas le doute des autres parce qu’il ne supporte d’abord pas le doute en lui. On peut aussi, à l’inverse, philosopher « de manière religieuse », par exemple en croyant en certaines idées qu’il n’est pas possible de démontrer rationnellement. Ainsi trouve-t-on dans la philosophie de Kant trois idées (le moi, le monde, Dieu), paradoxalement appelées « idées de la raison », en lesquelles nous pouvons croire, auxquelles nous pouvons accorder du crédit malgré leur caractère hypothétique, et qui ont un usage régulateur positif sur notre effort pour connaître, pour agir, pour vivre. Bien sûr, Kant explique qu’il faut savoir toujours distinguer le savoir de la croyance, mais il propose néanmoins une philosophie dans laquelle on a besoin de (bien) croire pour (mieux) savoir. Il n’y a donc pas opposition entre religion et philosophie ; ce n’est donc pas « un progrès de ne plus croire ». Chez Hegel, de même, on trouve cette idée que la religion nous révèle ce que la philosophie nous démontrera ensuite (et que l’art d’ailleurs a commencé par nous montrer) : il n’y a donc pas non plus opposition du religieux et du philosophique, mais le même Esprit du monde s’exprimant sous des formes différentes. La meilleure façon de vous répondre reste toutefois de faire référence à tous ces philosophes qui ont voulu démontrer rationnellement l’existence de Dieu : Leibniz, Descartes, Spinoza, saint Anselme, saint Thomas. On peut bien sûr critiquer cette démarche, objecter par exemple à Descartes qu’il croit démontrer Dieu alors qu’il l’a simplement d’abord postulé, parce qu’il est d’abord croyant, ou à Spinoza qu’il a tout simplement redéfini Dieu par la puissance de sa philosophie. Mais dans tous les cas on ne peut pas réduire la philosophie à l’athéisme. On commence à philosopher parce que le monde fait problème. C’est probablement pour cette même raison qu’il y a des religions. L’une comme l’autre prouvent que nous ne sommes pas des bêtes.

  • Nicolas Bruno

    Jun 22, 2017

    Petit rectificatif : il s'agit de Charles Pépin Philosophe et professeur au lycée d’État de la Légion d’honneur qui répond à une question de Philippe Barbon ;-)

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