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Saïd ANDOUH: Une analyse de la proposition de décret, concernant les cours de religion, déposé par le MR au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Saïd ANDOUH: Une analyse de la proposition de décret, concernant les cours de religion, déposé par le MR au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Suite à l’annonce du parti libéral (MR) concernant le dépôt d’une « Proposition de décret visant à porter de 1 à 2 le nombre d’heures obligatoires par semaine de cours de philosophie et de citoyenneté dans l’enseignement officiel et libre non confessionnel, et d’y rendre optionnelle l’heure de cours de religion ou de morale »[1], il nous a semblé nécessaire d’exprimer notre point de vue sur le contenu de cette proposition.

Nous pensons, cependant, qu’il peut être utile de rappeler au préalable que la réforme des cours de philosophie qui a déjà eu lieu dans le primaire et le secondaire, a été rendue possible grâce à un accord de gouvernement de 2014. En vertu de cet accord entre les différents partis politiques de notre pays, une heure de cours de religion et de morale a été remplacée par un cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté.

À cela s’est ajoutée, suite à la décision rendue le 12 mars 2015 par la Cour constitutionnelle, la possibilité offerte aux parents d’élèves d’obtenir sur simple demande, non autrement motivée, de dispenser leur(s) enfant(s) du cours de religion ou de morale non confessionnelle et d’opter ainsi pour une deuxième heure de cours de philosophie et de citoyenneté.

Lorsqu’on analyse attentivement le processus qui s’est mis en place depuis le début de cette réforme, on comprend bien que l’objectif final recherché par certains groupes politiques est de supprimer purement et simplement les cours de religion de l’enseignement officiel : ni les enseignants ni les parents d’élèves – qui se sont d’ailleurs exprimés favorablement, à plus de 90%, pour le maintien des cours de religion et de morale – ne sont dupes. Et ce nouveau projet de décret déposé par le MR nous semble être une étape de plus dans une stratégie politique globale qui consiste à faire disparaître définitivement les cours de religion de l’enseignement officiel : après les premiers coups de boutoir assénés par le PS et le chaos qui s’en est suivi, c’est le MR qui tente aujourd’hui de porter le coup fatal…

Le projet de décret déposé par le MR s’appuie sur certaines conclusions de la commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner les circonstances qui ont conduit aux attentats terroristes du 22 mars 2016. Cette commission a mis en évidence le fait que « l’école est l’un des lieux centraux de la prévention et doit être un point focal et prioritaire de l’action publique. Elle rassemble les jeunes et peut, parfois, si les jeunes sont mal accompagnés et outillés, être le creuset du complotisme et de la radicalisation. »[2] Elle a insisté par ailleurs sur l’importance de « stimuler la citoyenneté » au sein de l’école pour faire rempart aux discours haineux et au rejet de l’autre. Ces conclusions de la commission d’enquête justifient à elles seules, aux yeux du MR, la nécessité de renforcer, dans les programmes scolaires, les cours de philosophie et de citoyenneté – au détriment des cours de religion.

Il est regrettable, toutefois, que les auteurs de ce projet de décret aient omis, sans doute délibérément, de préciser que la commission d’enquête a établi d’autres constats et formulé d’autres recommandations. Nous souhaitons en mentionner quatre, qui nous semblent essentiels :

1. Beaucoup de jeunes scolarisés dans nos établissements ont perdu toute confiance en la société et dans ses institutions – notamment l’école –, alors même que, selon les propos de la commission d’enquête, cette « confiance est la clé de voûte (…) du travail de prévention »[3].

2. Ces jeunes, souvent désœuvrés, possèdent un bagage religieux rudimentaire, qui les rend vulnérables face aux propagandes et aux idéologies radicales[4]. Pour remédier à cette vulnérabilité, la commission d’enquête accorde, en plus du renforcement de l’éducation citoyenne à l’école, une importance particulière au cours de religion (islamique). Elle va même jusqu’à proposer des pistes de solutions pour renforcer l’efficacité de ces cours afin qu’ils remplissent mieux leur mission pédagogique : elle recommande ainsi, en ce qui concerne les cours de religion islamique, d’en repenser le programme et les supports pédagogiques afin qu’ils puissent mieux s’articuler avec les « (…) sciences humaines et sociales, les concepts issus de l’islamologie, de l’histoire ou de l’anthropologie (…), tout en veillant à ce que le nouvel ensemble reflète la diversité de l’islam et soit conforme aux valeurs et principes fondamentaux définissant la démocratie et le modèle de société belges. ». La commission ajoute par ailleurs que cette refonte des programmes et des supports pédagogiques devra être accompagnée d’une formation adéquate et continue des enseignants de religion islamique[5].

3. Dans ses conclusions, la commission a accordé une importance particulière à l’interdisciplinarité et à la collaboration entre les différents acteurs spécialisés, notamment au sein de l’école, seul moyen efficace selon elle de lutter contre toutes les formes de radicalisation des jeunes.[6]

4. dans cette même perspective, enfin, pour souligner l’importance des cours de religion et de l’interdisciplinarité, la commission a également précisé « qu’une bonne collaboration entre les professeurs d’arts, de français, d’histoire, de géographie et bien entendu de religion apporterait une plus-value dans la lutte contre le radicalisme potentiel. »

Il est facile de constater qu’aucune de ces recommandations n’a inspiré le projet de décret déposé par le Mouvement Réformateur. À partir de ce qui vient d’être dit, nous sommes en droit de nous interroger sur la cohérence et le bon sens de ce projet de décret, qui ne reprend que très partiellement les travaux de la commission d’enquête parlementaire, dans le but évident de justifier les propres vues du MR. Ce qui nous semble très préoccupant, c’est que la proposition de transférer davantage d’heures de cours de religion et de morale vers les cours de philosophie et de citoyenneté va à l’encontre même des objectifs fixés par la commission d’enquête puisque d’une part, elle provoque de graves scissions entre les enseignants, et l’opposition de nombreux parents ; et d’autre part, elle aboutit à brève échéance à la disparition de l’enseignement des religions à l’école. Il nous semble ainsi évident que le MR devrait, au lieu de susciter une rupture toujours plus grande entre les enseignants des différentes disciplines au sein de l’école, essayer plutôt de les rapprocher. C’est aussi de cette manière que l’on pourrait regagner efficacement la confiance des jeunes vis-à-vis des institutions et, en tout premier lieu, restaurer l’autorité de l’école qui incarne la première institution à laquelle ces jeunes sont confrontés.

 

« Les difficultés provoquées par les dispositifs existants, aussi pour les professeurs de religion… »

L’une des raisons principales qui nous permet de penser que l’abstention des députés MR, lors de la signature des décrets CPC primaire et secondaire, est une ruse politique, c’est aussi le fait que le chaos et les difficultés que l’on connaît aujourd’hui étaient prévisibles depuis le début. Et le collectif des enseignants de religion, CEREO, que nous représentons ici n’a cessé de mettre en garde la ministre et les parlementaires concernés face au risque de difficultés organisationnelles qui touche aussi bien les professeurs de religion/morale que ceux de philosophie-citoyenneté. Mais il faut croire que ce chaos faisait partie d’une stratégie politique globale…

Aussi, il faut également dire que dans la réalité, ce sont encore les professeurs de religion qui continuent à être malmenés, notamment en raison du fait qu’ils ne commencent à travailler, dans certain pouvoir organisateur, que très tard après la rentrée officielle de septembre ; en raison de leur planning qui est constamment modifié ; et pour finir, ils se retrouvent pour la plupart, même pour les nommés, avec un planning incomplet et sur plusieurs implantations ![7] Il faut le dire, tous ces manquements ne facilitent pas l’intégration des professeurs de religion au sein des écoles, et cela va à l’encontre des objectifs visés par les conclusions de la commission d’enquête sur le radicalisme.

Si la situation actuelle ne permet pas de réaliser les objectifs ambitieux du cours de philosophie et de citoyenneté[8], ce serait, selon nous, plutôt à cause de l’inégalité de traitement, de la part des pouvoirs organisateurs et des autorités, entre les cours de religion et ceux de philosophie et de citoyenneté. Et cette discrimination engendre certainement un rejet du cours de philosophie et de citoyenneté de la part des élèves. Ce que nous trouvons dommage.

Aussi, si l’on peut être d’accord pour dire que deux heures de cours c’est mieux qu’une heure, cela est aussi valable pour les cours de religion étant donné l’importance et le rôle que peuvent jouer ces cours dans la lutte contre le radicalisme chez les jeunes. Cela étant dit, nous devrions, en tant que pédagogues, relever le défi et revisiter nos cours afin qu’ils puissent être dispensés de manière efficace sur une heure de temps. Si les enseignants  d’autres matières s’accommodent très bien d’une seule heure de cours, pourquoi ne le pourrions-nous pas non plus ? Et je ne vois pas ce qui justifierait que le cours de philosophie et de citoyenneté exige deux heures pour être plus efficace.

Quant à l’idée, évoquée dans le projet de décret du MR, de rendre le cours de religion ou de morale optionnelle, elle nous semble en réalité dénuée de tout sens, puisque les cours de religion et de morale sont déjà un choix qui est offert aux élèves. Et c’est précisément grâce à cette possibilité de choix que l’on ne peut pas considérer cette situation comme inégale entre les élèves suivant une heure de cours de philosophie et de citoyenneté et ceux qui en suivent deux. La réalité, c’est que l’organisation actuelle permet clairement de constater l’intérêt des cours de religion et de morale chez les élèves et leurs parents. Et cela est peut-être difficile à admettre pour certains…

Si l’on doit parler de « trahison », comme cela est dit dans le projet de décret du MR, ce serait plutôt dans le fait que ce dernier :

– ne tient absolument pas compte de la volonté des plus de 90 % de parents d’élèves à avoir opté, lors du sondage lancé en 2015 par la FWB, pour les cours de religion et de morale ;

– revient sur l’accord de gouvernement de juillet 2014 et sur les déclarations des personnalités politiques des différents groupes lors de la deuxième assemblée générale du Collectif des Enseignants de Religion dans l’Enseignement Officiel (CEREO) qui a eu lieu le 14 juin 2017[9];

– ne respecte pas l’article 24, § 1er, alinéa 4 de la Constitution qui stipule que « les écoles organisées par les pouvoirs publics offrent, jusqu’à la fin de l’obligation scolaire, le choix entre l’enseignement d’une des religions reconnues et celui de la morale non confessionnelle » ;

– ne respecte pas la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (article 14.3), jointe au Traité de Lisbonne du 13 décembre 2007 (article 74), qui donne le droit aux parents « (…) d’assurer l’éducation et l’enseignement de leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses, philosophiques et pédagogiques ».

– parce qu’on ne permet pas aux enseignants de religion qui le souhaitent et qui possèdent les titres requis, de donner également le cours de philosophie et de citoyenneté. Ceci, eu égard à l’importance qu’a donnée la commission d’enquête sur le radicalisme au fait d’éviter toute discrimination, objective ou subjective, d’une ou plusieurs catégories d’individus.

À propos de l’organisation du cours de philosophie et de citoyenneté dans le réseau libre, il y a dans notre pays un large consensus pour reconnaître que ce cours correspond à ce qu’exige la Convention des droits de l’enfant (article 29 de la Convention du 20 novembre 1989) et l’intérêt supérieur des enfants. Mais il nous semble opportun et logique de rajouter que l’éducation à la citoyenneté et aux valeurs démocratiques que ce cours entend prôner, à juste titre d’ailleurs, doit non seulement être transmise par les professeurs de philosophie et de citoyenneté mais aussi à travers toutes les disciplines, et le personnel éducatif doit en montrer le bon exemple. Et nous pensons très sincèrement qu’à ce niveau le réseau libre a une certaine longueur d’avance. C’est ce qui semble d’ailleurs faire son succès auprès des parents d’élèves et des élèves[10] .

Nous sommes également convaincus que ce cours ne peut remplir sa mission de manière efficace auprès des jeunes que dans la mesure où les valeurs démocratiques de « vivre-ensemble » et de respect de l’autre qu’il souhaite promouvoir se traduisent de manière concrète et sincère dans le comportement des acteurs politiques. Car, aujourd’hui plus que jamais, nous avons le devoir moral d’être des exemples pour nos jeunes. Malheureusement, on peut dire que l’attitude de certains groupes politiques actuels n’est pas des plus exemplaires.

En fin de compte, il n’est pas concevable que le « vivre-ensemble », que le projet de décret MR met fortement en exergue, puisse se faire dans l’exclusion des uns et des autres. Bien au contraire, ce n’est que dans l’inclusion et le respect des autres identités que cela peut fonctionner. De ce point de vue, le projet de décret du MR montre clairement son caractère partisan.

Alors, plutôt que de chercher à diviser et à exclure, cherchons à travailler main dans la main et dans le respect de chacun : professeurs, élèves et parents d’élèves, pour promouvoir les vraies valeurs démocratiques et l’Humanisme. Et cet Humanisme passe aussi par l’acceptation et l’inclusion des religions dans notre société, et plus spécifiquement dans nos écoles. Car, contrairement à ce qui est sous-entendu dans ce projet de décret du MR, les religions font belle et bien partie de notre époque. Et le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur le radicalisme, ainsi que l’actualité récente, nous le confirment.

Saïd ANDOUH


[1] Parlement de la communauté française, “Proposition de décret modifiant diverses dispositions relatives aux cours de philosophie et citoyenneté, de religion et de morale non confessionnelle”, 7 décembre 2017.

[2] Chambre des représentants de Belgique, Enquête parlementaire chargée d’examiner les circonstances qui ont conduit aux attentats terroristes du 22 mars 2016 dans l’aéroport de Bruxelles-National et dans la station de métro Maelbeek à Bruxelles, y compris l’évolution et la gestion de la lutte contre le radicalisme et la menace terroriste – Quatrième rapport intermédiaire sur le volet « radicalisme », DOC 54 1752/009, 23 octobre 2017, p. 179.

[3] Ibidem, p. 178.

[4] Ibidem

[5] Un chantier que Salah Echallaoui, président de l’Executif des Musulmans de Belgique avait déjà entamé, depuis au moins deux ans, avant la publication des conclusions de la commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner les circonstances qui ont conduit aux attentats terroristes du 22 mars 2016.

[6] Ibidem

[7] Rappelons également que les notes de cours de religion ne sont pas prises en compte dans le calcul de la moyenne générale du bulletin des élèves. Ceci nous semble être, une fois de plus, une stratégie pour tenter de dévaloriser les cours de religion aux yeux des élèves.

[8] Le MR lui-même, par la voix de son président Olivier Chastel, a qualifié de « fiasco » l’actuel cours de philosophie et de citoyenneté, soulignant qu’il perpétue la séparation entre les élèves, qu’il échoue à réaliser les ambitions des référentiels et des programmes, et que les problèmes d’organisation qu’il soulève nuisent au bien-être des enseignants et compliquent le travail des directions.

[9] CEREO, “deuxième assemblée générale du CEREO”, 14 juin 2017, : URL: https://www.cereo.be/?=1596

[10] Fédération Wallonie-Bruxelles, “ Les indicateurs de l’enseignement 2016 ”, page 74-75

Auteur: CEREO

Le CEREO est un Collectif d'Enseignants de Religions dans l’Enseignement Officiel francophone.

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