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Exécutif des Musulmans de Belgique [EMB] : il n’est pas question d’un « clergé islamique » mais bien d’un organe représentatif du temporel du culte islamique de Belgique.

Ce 1er mars 2018 a été publiée dans le journal Le Vif, sous le titre « Un clergé islamique ? Non, merci ! », une lettre ouverte sous forme de “carte blanche”. Signée par dix-huit militants musulmans laïcs et féministes, cette lettre est destinée principalement au Président de l’Exécutif des Musulmans de Belgique [EMB], Monsieur Salah Echallaoui, à qui il est fait reproche de vouloir imposer à l’ensemble des musulmans de Belgique un « modèle normatif » d’inspiration religieuse – à travers notamment la mise en place d’un « clergé islamique », c’est-à-dire d’un réseau d’imams formés par l’EMB et seuls compétents pour enseigner un islam orthodoxe –.

Bien plus que la critique à l’encontre d’une politique institutionnelle, tout à fait légitime dans un État de droit, ce qui m’interpelle davantage dans cette “carte blanche”, c’est le fait de pointer du doigt une personne, avec comme seul objectif de la dénigrer.

Avant d’exprimer mon point de vue sur le contenu de cette “carte blanche”, il me semble important, par souci d’honnêteté intellectuelle, de rappeler d’où je parle : je suis un citoyen belge de confession musulmane, enseignant la religion islamique dans quatre établissements de l’enseignement officiel de la ville de Bruxelles et en Fédération Wallonie-Bruxelles. Je porte un intérêt particulier à la question de « l’islam en Belgique ». J’ai par ailleurs réalisé deux recherches universitaires (sciences politiques/UCL) sur les institutions scolaires islamiques et l’enseignement de l’islam en Belgique. Ce qui m’a donné l’occasion d’étudier de près l’institution concernée, l’Exécutif des Musulmans de Belgique.

 Je précise également, afin d’éviter tout malentendu, que je ne travaille pas pour l’Exécutif des Musulmans de Belgique. Les propos que je tiendrai ici ne représentent donc que mon point de vue personnel.

 À propos de l’Exécutif des Musulmans de Belgique

L’EMB a été fondé en 1998, il y a une vingtaine d’années déjà, pour reprendre les attributions du « Centre islamique et culturel de Belgique » puis du « Conseil provisoire des Sages pour l’organisation du culte islamique en Belgique » et jouer le rôle d’organe représentatif du culte islamique vis-à-vis des autorités civiles de Belgique. À travers l’action de son Président et en concertation avec la plupart des institutions islamiques de notre pays, l’EMB porte avec un professionnalisme certain et beaucoup de rigueur les difficiles questions du dossier de « l’islam en Belgique ». Ce chantier d’envergure est évidemment, et heureusement d’ailleurs, soutenu par les autorités gouvernementales compétentes de notre pays. Contrairement à ce qui est affirmé par les auteurs de la “carte blanche”, rien ne permet de dire que l’État intervient dans la gestion religieuse au sein de l’EMB. Il nous semble évident que le principe de la séparation entre l’État et les différentes Églises de notre pays doit être respecté en toutes circonstances. Conformément aux principes fixées par le Constituant de 1831 instituant un dispositif de reconnaissance et de financement des cultes, dispositif toujours en vigueur, l’État belge n’intervient qu’en subventionnant les salaires et traitements des principaux secrétaires et administrateurs de l’EMB et des imams des 84 mosquées reconnues sur le territoire belge, certains travaux et réparations des locaux de l’EMB et des mosquées, ainsi que les frais de fonctionnement « se rapportant à la structuration de l’activité de l’Exécutif » de l’EMB (Arrêté royal du 3/7/1996).

Aussi, à l’opposé de ce qui est écrit dans cette lettre, l’Exécutif des Musulmans de Belgique me semble tout à fait transparent quant à ses différents projets et ambitions dans le cadre de ses affaires courantes et dans ses efforts en vue d’une meilleure organisation de « l’islam en Belgique ». Tout citoyen suivant l’actualité de l’institution pourra sans difficulté se rendre compte de cette réalité. Il est par ailleurs inexact de dire, comme le sous-entendent les auteurs de cette lettre, que l’Exécutif des Musulmans de Belgique travaillerait dans le secret.

Quant aux réalisations de l’EMB, elles se sont multipliées depuis l’arrivée de M. Salah Echallaoui en tant que Président en mars 2016. Nous ne pouvons toutes les citer ici. En plus des nombreuses rencontres et conférences philosophico-religieuses, l’EMB a régulièrement participé aux tables rondes trimestrielles du dialogue interconvictionnel flamand (VILD) et coorganisait, le 4 octobre dernier, le colloque « Religioptimist – La contribution sociale des cultes reconnus à notre société », aux côtés de représentants des cultes catholique, orthodoxe, israélite et protestant. De multiples projets ont déjà vu le jour ou sont en cours d’élaboration, qui ont tous en commun de promouvoir le « vivre ensemble » et un « islam en Belgique » respectueux et adhérents aux valeurs démocratiques de notre pays et des droits de l’Homme. Évoquons brièvement les derniers en date de ces projets :

  • Le lancement, en 2015, d’une formation en didactique du cours de religion islamique (CDER) destinée à former les enseignants de religion islamique de l’enseignement officiel, en collaboration avec l’Université Catholique de Louvain (UCL) et l’Institut Averroès.
  • En octobre 2017, la mise en place de l’Institut de promotion des formations sur l’islam, visant à terme la création d’un bachelier en sciences religieuses et sociales et d’un Master universitaire en sciences islamiques pour la formation des cadres musulmans : 3 représentants de l’EMB y siègent.
  • La mise en place de formations pour les imams et conseillers islamiques en fonction dans les mosquées et centres pénitenciers belges.

 « Un clergé islamique » ?

Il est inutile, à mon sens, de préciser que cette notion de clergé tirée du lexique chrétien n’a pas sa place dans le lexique institutionnel musulman. Le Petit Robert définit ce terme par : « l’ensemble des ecclésiastiques d’une Église, d’un pays, d’une ville ». Mais on comprend bien que cette notion a été utilisée de manière délibérée par les auteurs de la “carte blanche” en vue de chercher à discréditer l’institution aux yeux des citoyens belges de confession musulmane. Je parlerais plutôt, pour désigner l’EMB, d’un « pouvoir organisateur » du champ islamique en Belgique dans toute sa diversité. Et il est légitime, selon moi, que ce pouvoir soit confié à l’EMB puisque – jusqu’à preuve du contraire – cet organisme est la seule institution officiellement reconnue pour gérer administrativement le temporel du culte islamique en Belgique. Élargir ses prérogatives ne serait, selon moi, pas un non-sens.

Soulignons par ailleurs que l’EMB représente 292 mosquées, toutes ethnies confondues, installées sur le territoire belge.

Que l’État belge dégage plus de moyens financiers, notamment à travers la mise à disposition du prestigieux bâtiment de style Louis XIV dans lequel l’EMB vient de déménager – ce que ne semblent pas apprécier les signataires de la lettre –, nous indique davantage une confiance du politique dans le travail de l’EMB et de son Président, qu’un soutien partisan envers une tendance de l’islam en particulier. La crainte exprimée par la “carte blanche” face aux « ambitions d’une structure qui dépassent indéniablement la dimension cultuelle à proprement parler » me semble davantage relever du fantasme et d’une théorie du complot que d’une réalité. Par ailleurs, je ne crois pas percevoir dans les propos exprimés ou les intentions affichées par le nouveau Président de l’EMB une quelconque volonté d’imposer aux citoyens belges de confession musulmane « un modèle normatif islamique » ou « une pensée présentée comme majoritaire ». D’après ce que je peux observer, l’institution semble prendre en compte toutes les tendances de l’islam qui composent le territoire belge, dans la mesure où celles-ci s’attachent aux valeurs universelles de la démocratie et prônent le « vivre ensemble ».

À titre de preuve, je voudrais rappeler ici que, le 14 janvier 2015, suite aux attentats de Paris, M. Salah Echallaoui avait déjà spontanément signé la « Déclaration commune des cultes reconnus, de la laïcité et du Gouvernement fédéral pour construire ensemble et respecter nos valeurs fondamentales ». Il a renouvelé ce geste symbolique, le 22 mars 2016, à la suite des attentats de Bruxelles, en signant la « Déclaration commune du Gouvernement fédéral, des cultes reconnus et de la laïcité » pour réaffirmer son engagement de construire ensemble « une société de tolérance, une société de la confiance, une société pluraliste, en un mot, une société libre » et de ne pas transiger sur les valeurs fondamentales communes, dont « (…) la séparation de l’Église et de l’État, la liberté d’expression, la lutte contre les discriminations, la liberté de croire et la liberté de ne pas croire, mais aussi l’indispensable égalité entre les hommes et les femmes ».[1]

Un « islam laïque » ?

« Une islamité libre et culturelle dans un esprit laïque », pour reprendre les termes des signataires de la “carte blanche”, voilà une notion qui nous paraît assez ambiguë en réalité et propre à créer une certaine confusion dans le débat public. En effet, si l’on entend par « islam laïque » une société où les musulmans peuvent vivre leur islamité de manière libre et autonome sans qu’aucune autorité institutionnelle ou étatique n’interfère dans leurs manières de vivre celle-ci, il me semble que tout le monde, les citoyens et l’institution représentative du culte elle-même, peut se mettre d’accord sur un tel principe. Encore que l’idée même de religion suppose, à mon sens, l’existence d’un culte organisé et de croyances communes…

Mais, ce que semblent souhaiter fondamentalement les auteurs de la “carte blanche”, me semble-t-il en effet, c’est que l’institution représentative du culte musulman en Belgique assure la promotion d’un islam dénué de toute sa dimension spirituelle et pratique, où seule la dimension culturelle serait retenue. Autant dire que ce point de vue ne reflète en rien celui de l’écrasante majorité de la population musulmane de Belgique.

Par ailleurs, les auteurs revendiquent également leur souci de promouvoir un État de droit laïque. À ce propos, je rappellerais juste que, pour l’heure, l’État belge est Neutre et s’astreint à garantir la liberté de culte et la pluralité de notre société, ainsi qu’une stricte neutralité entre les différents courants philosophiques et religieux, en visant à leur assurer la plus grande égalité de traitement possible.

« Se débarasser » des cours de religion ?

Si on lit un tant soit peu entre les lignes de cette “carte blanche”, on peut y déceler une forme plutôt exclusive et autoritaire de la laïcité promue par les auteurs, hypothèse qui se confirme dans le fait que ces mêmes auteurs appellent à la suppression des cours confessionnels dans notre système éducatif – l’expression qu’ils emploient, « notre système éducatif public doit être entièrement débarassé des cours confessionnels », est assez violente –, sous prétexte que les cours de religion sont une entrave à la mission de l’école publique. En ma qualité d’enseignant de la religion islamique, je ressens personnellement cette violence comme totalement contradictoire avec les déclarations des signataires de la lettre, qui affirment par ailleurs : « Nous ne désirons pas nourrir ou promouvoir des discours ou postures de rupture »…

Il est évident que cette affirmation reflète une méconnaissance des objectifs de l’école en Belgique, puisque si l’on en croit l’article 6 du décret du 24 juillet 1997 définissant les missions prioritaires de l’enseignement public[2], l’école a comme objectif, en plus de transmettre des connaissances et des compétences, et de développer l’esprit critique des jeunes étudiants, de favoriser le « vivre ensemble » et permettre à chaque élève de se développer en tant que personne « apte à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle » et de se préparer à devenir « un citoyen responsable, capable de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures. »

C’est d’ailleurs pour réaffirmer cet objectif que le cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté est né en 2015.

Les cours de religions, garantis par notre constitution, sont également soumis à ces mêmes objectifs définis dans le décret-mission. Ils répondent par ailleurs à une demande de près de 90 % des parents d’élèves ayant inscrit leurs enfants dans l’enseignement officiel. En démocratie, la moindre des choses serait donc de respecter la volonté populaire si l’on souhaite vraiment promouvoir le « vivre ensemble » et la paix sociale.

Pour conclure, je tiens à rappeler aux signataires de cette lettre que la majorité des musulmans de Belgique, contrairement à ce qu’ils sous-entendent, ne sont pas dans une posture victimaire, mais bien dans une posture de revendication légitime de leurs droits les plus fondamentaux en tant que citoyens à part entière. Là où ils semblent voir, de la part du Président de l’EMB, le criticable projet de « mettre sous tutelle » l’ensemble de la communauté musulmane de Belgique et l’ambition de « s’accaparer l’expression musulmane », nous voyons plutôt, pour notre part, un engagement légitime pour défendre des valeurs universelles de justice et de dignité humaine. C’est seulement à travers cet engagement que les citoyens de confession musulmane vivant en Belgique seront entendus et respectés dans leurs demandes de respect de leur identité, de leur foi et de leur pratique religieuse. C’est d’ailleurs ce qui fait d’eux aussi des citoyens aux esprits libres. Rappelons par ailleurs, comme le précisait Monsieur Salah Echallaoui dans un article du Journal Le Soir de 2016, que : « la loi protège la foi aussi longtemps que la foi ne veut pas faire la loi »[3].

Que les auteurs de cette “carte blanche” décident d’exister par eux-mêmes et avec leurs spécificités, leur histoire et leurs idées, nous ne pouvons que les encourager à cela, mais nous les invitons toutefois à respecter le choix de la majorité des citoyens musulmans dans toute sa diversité et à vivre leur propre spiritualité à leur manière.

 

Saïd ANDOUH

Bruxelles, le 18 mars 2018

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[1] Exécutif des Musulmans de Belgique, “ déclaration commune du 20 avril 2016 du Gouvernement fédéral, des cultes reconnus et de la laïcité”, URL: https://www.embnet.be/fr/declaration-commune-du-20-avril-2016-du-gouvernement-federal-des-cultes-reconnus-et-de-la-laicite

[2] Galilex, « Décret définissant les missions prioritaires de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre »,1997, URL : http://www.gallilex.cfwb.be/fr/leg_res_01.php?ncda=21557&

[3] Le Soir, « la loi protège la foi aussi longtemps que la foi ne veut pas faire la loi », 29/07/2016, URL : http://plus.lesoir.be/52622/article/2016-07-29/religions-la-loi-protege-la-foi-aussi-longtemps-que-la-foi-ne-veut-pas-faire-la

 

Auteur: CEREO

Le CEREO est un Collectif d'Enseignants de Religions dans l’Enseignement Officiel francophone.

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