Wisdom of Life

La spiritualité dans le cadre du cours de religion islamique / Saïd ANDOUH

Rencontre islamo-chrétienne organisée par “El Kalima” – Conférence-débat du 22/11/2018 par Nathalie Peterfalvi, Benjamin Lange, Saïd Andouh:

La spiritualité dans le cadre des cours de religions dans l’enseignement officiel.

Par Saïd ANDOUH, enseignant de religion isamique

 

Introduction

 

Dans mon exposé, je commencerai par énoncer la définition islamique de la spiritualité, ceci notamment pour évacuer toutes les idées préconçues sur cette notion (I). S’en suivra le rappel des 4 missions de l’école ainsi que des objectifs du cours de religion islamique dans l’enseignement officiel (II). J’essaierai enfin d’expliquer la manière dont l’éducation spirituelle peut s’y intègrer (III).

 

 I – Quest-ce que la spiritualité ?

 

Définition des dictionnaires concernant la notion de spiritualité :

 

La plupart des dictionnaires usuels, le Robert, le Larousse ou le Littré, proposent deux significations complémentaires de la notion de spiritualité[1]:

  • elle est définie, d’abord, comme étant la qualité de ce qui est incorporel, indépendant de la matière, qui n’appartient pas à la nature sensible ni au monde physique. Les anges, l’âme humaine, par exemple, sont des créatures spirituelles, nous ne pouvons ni les voir ni les toucher.
  • la spiritualité désigne, ensuite, la qualité d’une personne attachée aux choses de l’esprit, de l’âme, aux valeurs morales et religieuses. Une personne spirituelle se préoccupe du sens moral de ses actes, elle recherche la signification profonde des évènements qui se produisent dans le monde, elle s’efforce de perfectionner la qualité de son âme, en tant qu’émanationet reflet d’un principe supérieur, divin. En ce sens, spiritualité est synonyme de mysticisme, sens religieux, sens moral.

 

Définition islamique de la spiritualité :

 

Ces définitions ne sont, selon le point de vue islamique, pas complètes, en tout cas pas complètement satisfaisantes : parce qu’elles pourraient laisser croire à une opposition radicale entre ce qui est spirituel et ce qui est matériel. Or l’islam exclut fermement l’idée qui consiste à dire que le corps et l’âme sont en opposition, et qu’ils ne peuvent se développer qu’au détriment l’un de l’autre, ainsi que l’idée qui consiste à dire que notre corps et les activités matérielles que nous effectuons quotidiennement sont des chaînes qui freinent l’épanouissement de notre âme et de notre spiritualité.

C’est en fait l’idéologie qui a malheureusement amené les hommes à diviser le monde en deux domaines : le spirituel et le profane.

Cette manière de concevoir la spiritualité a produit une double conséquence :

  • les personnes qui étaient convaincues qu’elles n’étaient pas capables de répondre aux exigences de la spiritualité, ont renoncé à s’intéresser aux choses de l’âme et ont choisi de vivre des vies très matérialistes et vides de sens spirituel.  Pour ces personnes, toutes les sphères de la vie (sociale, politique, économique ou culturelle) sont complètement dépourvues de spiritualité, de signification profonde. Elles recherchent surtout le confort, le plaisir et l’argent.

 

  • À l’opposé, d’autres personnes ont choisi de suivre la voie de la perfection spirituelle, et seulement cette voie-là. Ces personnes considèrent que leur croissance spirituelle est plus importante que tout, mais qu’elle est incompatible avec une vie « normale ». Elles choisissent donc en général de se mettre en retrait du monde, des occupations et des plaisirs quotidiens. Elles sont en fait convaincues que leur développement spirituel ne peut se faire qu’à travers une certaine forme d’ascétisme, d’exercices spirituels ou de sacrifices.

Le point de vue islamique diffère totalement de ces deux approches. Les sources scripturaires islamiques nous disent au contraire que Dieu a fait des âmes (Rûh/Nafs) Ses déléguées sur terre.  Il leur a donné une certaine autorité et certaines responsabilités et obligations, puis les a fait vivre dans des corps physiques.

Dans cette façon de concevoir la relation entre le monde spirituel et le monde profane, le corps n’est en fait qu’un moyen qui va permettre à l’âme de se développer et de s’élever afin de retrouver sa nature première, qui est la pureté originelle (Al-Fitra)[2]. Mais c’est un moyen nécessaire. Nous sommes donc, plutôt, dans une forme de complémentarité qui penche, en réalité, plus vers une soumission du corps à l’âme.

Notre corps n’est donc pas considéré comme un frein ou une prison pour notre âme, mais une sorte d’atelier et un outil de travail qui va nous permettre d’œuvrer dans ce bas-monde pour revenir et satisfaire L’Unique (Dieu)[3]. Et ce retour à Dieu nous est rappelé dans le verset suivant : « C’est à Allah que nous appartenons et c’est vers Lui que nous retournerons ! »[4]

En d’autres termes, le musulman ne peut se développer spirituellement qu’à travers le moyen de son corps, qui doit nécessairement rester connecté et interagir avec le monde qui l’entoure, dans ses différentes sphères. Le meilleur lieu pour le développement et le perfectionnement de notre vie spirituelle est notre vie quotidienne, et non pas quelque lieu retiré à l’écart du monde. Notre famille, notre voisinage, la société, le marché, le bureau, l’usine, l’école, sont autant de lieux d’exercice où nous accomplissons nos devoirs envers notre Créateur.

La spiritualité telle que la conçoit l’islam consiste donc à rechercher la proximité et la satisfaction de Dieu, non seulement à travers les actes cultuels, mais aussi à travers nos occupations et engagements de tous les jours ainsi que nos rapports avec les autres. C’est ainsi que nous pouvons « éduquer notre âme[5] (Tarbyat Ruhânya) » pour nous rapprocher de Dieu avec obéissance et humilité, et atteindre par étapes le plus haut niveau de la vie spirituelle, le niveau d’excellence en matière d’adoration (Al-ihsân). Et ce degré d’excellence ne peut s’acquérir que par un effort constant et continu : c’est le sens même du mot « jihad nafs», qui signifie le combat que le croyant livre à soi-même pour vaincre ses péchés et ses mauvais penchants, et tendre vers la perfection spirituelle.

Cette notion de degrés dans l’adoration nous vient du célèbre hadith Jibrîl qui raconte que :

L’ange Gabriel est venu, sous forme humaine, rendre visite au Prophète Muhammed pour l’interroger sur les trois degrés de la spiritualité musulmane. A chacune des réponses du Prophète, l’ange Gabriel confirmera.

1. Qu’est-ce que l’islam ?

Le Prophète répondra : « l’Islam est que tu témoignes qu’il n’est de divinité si ce n’est Allah et que Muhammad est l’envoyé d’Allah ; que tu accomplisses la prière, verses l’aumône, jeûnes le mois de Ramadan et effectues le pèlerinage vers la maison sacrée si tu en as la possibilité ».

2. Qu’est-ce que l’imân (la foi) ?

Le prophète : « C’est de croire en Allah, en ses anges, en ses livres, en ses prophètes, au jour dernier et de croire dans le destin, qu’il soit bon ou mauvais ». 

 3. Qu’est-ce que Al-Ihsân (L’excellence / La bienfaisance) ?

Le Prophète :« C’est que tu adores Dieu comme si tu Le voyais, et si tu ne le vois pas, sache que Lui te voit. »

 

Explication du hadith

 

Le premier degré dans la voie de la perfection spirituelle, l’islam, correspond à la pratique extérieure, physique de la religion, incluant les œuvres d’adoration (‘ibadat) et les relations humaines (mu’âmalat). Il demande avant tout une « soumission » aux prescriptions coraniques et prophétiques, une obéissance au Législateur. Il ne s’accompagne pas obligatoirement de la foi[6].

Le deuxième degré, Al-îmân(la foi), se réfère encore à des convictions puisées dans le dogme : « … (la foi) n’est ni une affaire d’apparence ni une affaire de prétention, la foi c’est ce qui est installé dans le cœur et vérifié par les actes. »[7]. Et là je viens de citer une parole prophétique.

Et enfin le troisième degré, qui est Al-ihsân(l’excellence), est le plus haut niveau de la spiritualité musulmane : Puisque Al-ihsân énonce l’exigence d’adorer Dieu comme si nous le voyions à chaque instant[8] de notre vie.[9] 

Et, lorsqu’on a atteint cette conviction que Dieu est présent et nous observe à chaque instant de notre vie, il est, me semble-t-il, logique et normal qu’on fasse preuve de plus d’attention et d’un effort plus constant en matière d’adoration. De la même manière qu’un enfant (un élève) le serait dans son attitude, lorsqu’il sait que ses parents ou son professeur sont présents.

Plus concrètement, le fidèle devra respecter, minutieusement et avec une plus grande ferveur et intensité, les commandements divins et l’exemple prophétique.

Il devra également avoir un comportement exemplaire dans sa vie, qu’il soit en public ou seul.

Et devra aussi multiplier les bonnes actions au quotidien. Et, à ce propos,un verset du Coran nous rappelle l’importance des bonnes œuvres et de l’esprit de solidarité dans la société : « L’homme est certes, en perdition, sauf ceux qui croient et accomplissent les bonnes œuvres, s’enjoignent mutuellement la vérité et s’enjoignent mutuellement l’endurance. »[10]Et le prophète confirmera, à un autre moment, le sens de ce verset en disant que« Les gens les plus aimés par Allah sont ceux qui sont les plus utiles aux autres… »[11]

En conclusion de cette première partie, on peut dire que la spiritualité musulmane se traduit, de manière équilibré entre des actes cultuels et des efforts sincères et constants dans les bonnes œuvres, dans l’engagement citoyen, et dans le développement et l’épanouissement personnel de l’individu.

Ce qui correspond, en fait, tout à fait aux exigences de l’école et du cours de religion islamique, ce que nous allons voir maintenant.

 

II – Quels sont les missions de lécole et les objectifs du cours de religion islamique ?

 

Les 4 missions de lécole :

 

  1. Développer la personne de chaque élève.
  2. Rendre les jeunes aptes à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle.
  3. Les préparer à être des citoyens responsables dans une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures.
  4. Assurer à tous des chances égales d’émancipation sociale.

 

Les 3 objectifs du cours de religion islamique dans lenseignement officiel[12]:

 

Ces 4 missions s’imposent également aux cours de religions, dont celui de la religion islamique.

En fait, toutes les questions ou thématiques que nous allons aborder dans le cadre du cours vont, à partir des sources islamiques et d’autres champs disciplinaires, s’articuler autour de 3 objectifs fondamentaux :

  1. Amener l’élève à prendre conscience de la réalité et de la volonté divine à travers, non seulement, le Coran et la tradition prophètique, mais aussi à travers Sa création.
  2. Amener l’élève à prendre conscience qu’il a une responsabilité devant Dieu dans la gestion du monde, et qu’il doit nécessairement agir positivement sur la société et l’environnement dans lequel il vit, non seulement pour plaire à Dieu, mais aussi pour trouver son propre bonheur ici-bas.
  3. Amener l’élève à s’interroger, à comprendre et à donner du sens aux choses (esprit critique).

En résumé, ces 3 objectifs cherchent à former de futurs citoyens responsables, critiques, ouverts aux autres cultures, et épanouis tant sur les plans intellectuels et sociaux que spirituels, puisque finalement toutes nos actions sur terre, même celle qui consiste à accomplir notre légende personnelle[13], ne sont, en réalité, que des moyens qui nous permettent de purifier notre âme[14]pour nous rapprocher de plus en plus de l’Essentiel, Dieu.

 

III – Comment l’éducation spirituelle peut-elle être intégrée au cours de religion islamique ?

 

L’éducation spirituelle se fera donc, au même titre que l’éducation à l’engagement citoyen et à l’esprit critique, de manière transversale au cours.

Plus concrètement, le professeur va, pour chaque thématique étudiée, faire référence aux sources scripturaires islamiques (coran, sunna, prophètes, compagnons) pour essayer d’attirer l’attention des élèves sur les objectifs et la volonté de Dieu ainsi que sur leur responsabilité. En plus de leur rappeler constamment l’importance de la sincérité et des bonnes intentions dans les actions menées. Car, comme le rappelle la tradition prophétique, “les actes ne valent que par leurs intentions”.[15]

On va donc à chaque fois essayer de mettre en évidence une double finalité dans les sujets que l’on traite : l’une visant la satisfaction divine et le salut dans l’au-delà, et l’autre le bonheur et les bienfaits terrestres pour soi et pour autrui. Et cet exercice, on peut le reproduire avec n’importe quels thèmes abordés, notamment ceux qui sont proposés dans le référentiel de compétence.

 

Conclusion

 

Cette manière transversale d’enseigner la spiritualité me semble être très pertinente et conforme aux enseignements de l’islam, car elle permet aussi à l’élève de prendre conscience que la recherche de l’excellence en matière d’adoration et d’épanouissement spirituel passe nécessairement par la recherche de l’excellence dans ses actions au quotidien dans les différentes sphères de sa vie.

Finalement, ma plus grande fierté en tant que professeur de religion est de voir mes élèves épanouis sur le plan psychologique, intellectuel et professionnel, tout en étant convaincus qu’ils ont une responsabilité vis-à-vis de Dieu dans l’engagement citoyen et la gestion positive de ce monde.

Et moi, j’ai le devoir d’être un exemple pour eux. Ce qui explique par ailleurs mon engagement associatif et politique en parallèle à ma fonction d’enseignant de religion islamique.

Et je concluerai cet exposé avec cette belle citation d’Albert Einstein qui confirme en quelque sorte mon propos : « L’école devrait toujours avoir pour but de donner à ses élèves une personnalité harmonieuse, et non de les former en spécialistes. »


[1]Le Robert, le Larousse ou le Littré

[2]La fitra fait référence à la nature de l’Homme, la fitra correspond à l’instinct de l’être humain qui est attiré par Dieu de façon naturelle, inévitable.

[3]Sourate 51, verset  56-58

[4]Sourate 2, verset 156

[5]Les 3 états de l’âme: 1. L’âme qui incite au mal (Nafs am-mâra bis-soû) – 2. L’âme qui ne cesse de se blâmer (Nafs lawwâmah) – 3. L’âme apaisée (Nafs al-Moutmaïnna).

[6]“Les bédouins disent : “Nous croyons !” Dis: “Vous ne croyez pas, mais dites plutôt : nous nous soumettons. La foi n’est pas entrée dans votre coeur !”(Cor.49:14).

[7]Hadith rapporté par Ad-Daylamî selon Anas.

[8]C’est d’ailleurs cet exercice qui a valu aux soufis d’être appelés « le fils (les enfants) de l’instant ».

[9]Eric Geoffroy, “Le soufisme”: voie intérieur de l’islam, Edition Sagesse, 2003

[10]Sourate 103,versets 2-3.

[11]Hadith rapporté par At-Tabarâni et confirmé par Al-albâni.

[12]Cf.référentiel de compétences

[13]Notre mission sur terre. Ce qu’on a toujours souhaité faire depuis tout petit. (Paulo Coelho, L’alchimiste)

[14]Tazqyat al-nafs

[15]C’est, d’ailleurs, la première leçon que je donne à toutes mes classes en début d’année.

Auteur: CEREO

Le CEREO est un Collectif d'Enseignants de Religions dans l’Enseignement Officiel francophone.

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