Wisdom of Life

The game of thrones / Axel De Backer

« Oh, man is opposed to fair play
He wants it all and he wants it his way »

(Bob Dylan, License to kill, © 1983, Special Rider Music)

 

Monsieur François De Smet,

Permettez-moi de vous prendre à partie pour exprimer mes opinions, car si nous ne nous connaissons pas, nous aurions pu être amis ; c’est qu’en dépit des différences, nous avons quelques points communs. Olivier Maingain qui vous a demandé de rejoindre son parti a deux ans de plus que moi ; son père m’aimait bien et sa mère m’a fait quelques incroyables confidences qu’une promesse m’oblige de taire. Il y a longtemps déjà, Olivier me proposa de m’occuper des activités culturelles du FDF. En dépit de sa gentillesse envers mes parents, j’ai refusé, ne souffrant pas de rallier un parti qui méprise les Flamands. Puis un jour, mon psychanalyste me parla de vous et je me suis donné la peine de vous lire en diagonale : je n’y ai trouvé que les lieux communs de la bienpensance ulbiste. Je suis moi aussi passé par l’ULB où j’ai obtenu deux licences en philo et lettres ; il se trouve néanmoins que je suis fort heureusement devenu professeur de religion catholique dans l’enseignement moyen de la Ville de Bruxelles : autant dire qu’un abîme nous sépare.

Je suis le fils d’un grand commis de l’Etat et je ne me berce plus d’illusions sur la politique belge. Karl Marx ne disait-il pas qu’en Belgique, on fait du commerce avec tout, même avec la politique ? Et le patron flamands des mutualités chrétiennes ne disait-il pas cette semaine encore que bientôt, les gens ne croiront plus du tout aux boniments des politiques, comme ils ont cessé de croire aux bonnes paroles du curé. La montée en puissance de la Chine, le « courage sans la politesse »(J. Holslay, de la VUB) de Donald Trump envers elle et « la politesse sans le courage »de l’Union européenne ; la grogne des Slaves ; les migrations des misérables et des nantis ; les fractures religieuse et sociale qui se recoupent en partie ; le narcissisme pathologique, l’égalitarisme forcéné sur fond de darwinisme social des sociétés mondialisées et les réactions brutales de ceux qui ne supportent plus ce totalitarisme doux les engloutissant ; la confusion des sexes ; la médiocratie inclusive ; le puritanisme ; le relativisme absolu ; le nationalisme flamand et le socialisme rêvé des wallons : tout cela concourt au prochain chaos économique, écologique et sociétal que toutes les personnes raisonnables devraient craindre.

Devant ces menaces, voter à gauche, au centre ou à droite ne changera pas grand chose. Pourtant je sais pour qui je voterai parce que je suis un « animal politique ». Après avoir lu votre plaidoyer pour le cours de philo et citoyenneté (Le cours commun de philosophie, de citoyenneté et d’histoire des religions est un enjeu de société capital), je ne vous reproche pas d’ignorer cette maxime d’Aristote mais les universaux anthropologiques de l’Homme. Votre fol espoir dans les vertus de ce cours repose en effet sur la croyance qu’on peut façonner l’Homme à votre image. Ce fanatisme laïque est une lourde erreur que la grande majorité des élèves subodorent malgré leurs penchants grégaires ; je puis en témoigner.

Marie Bonaparte disait de Sigmund Freud qu’il était « un des êtres les plus doux et les plus dénués d’agression et de méchanceté que l’on puisse voir ». C’est pourtant Freud qui dans Malaise dans la culture(1929), affirmait qu’au fond, nos entreprises pour vivre en paix étaient suspendues à l’éternel combat entre Eros et Thanatos, et convenons-en, ni l’un ni l’autre, ni vous ni moi ne sommes gentils. Alors comment vivre en paix ?

Je suis très attaché à la démocratie, fût-ce parce que la psychanalyse serait impraticable sans elle, mais je ne suis pas dupe. Un pays qui autorise l’euthanasie pour les mineurs d’âge au motif qu’ils pâtissent de « souffrances psychiques incurables »(cet énoncé fait bondir les meilleurs psychiatres) tourne le dos à Eros. Sans être dans le secret des dieux, je suppose que le Grand Orient ou Le Droit humain ne sont pas tout-à-fait étrangers à ce triste privilège qu’ont désormais les petits Belges dépressifs de se faire occire aux frais de la Sécu, moyennant des conciliabules d’experts. Thanatos règne donc. Excusez-moi d’invoquer à ce sujet la sagesse de ma foi. Quand l’Eternel adresse à Moïse son long discours aux portes de la Terre promise, Il lui dit : Tu as devant toi (dans tous les ordres et désordres possibles), et la Vie, et la mort, et le bien, et le mal. Tu peux exploiter toutes les ressources de ton intelligence ; toutes les sciences et toutes les techniques. Tu peux aussi exploiter toutes les ressources de la spiritualité. Au bout du compte, choisis la Vie pour que tu vives, toi et ta descendance. Voilà comment le médecin, biologiste, philosophe et cabaliste Henri Atlan commente cet extraordinaire passage du Deutéronome : la Vie est plus importante que le bien. Or bien souvent, dès qu’on abandonne la foi religieuse et qu’on se pique d’être humaniste, on finit par étouffer sous le vernis d’une conception excessivement sentimentale du bien.

– La NVA est un parti fasciste ; nous on est les bons démocrates!Quel orgueil! Si le monde moderne est « plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles », comme disait G.K. Chesterton, c’est parce que les modernes ont décidé de forclore le mal en eux tout en diabolisant ceux qui ne pensent pas comme eux. A quoi bon la démocratie si elle règne sur des ombres ? Eros est plus important que Montesquieu.

Dans votre article cité, je suis frappé par le grand écart que vous faites entre la générosité du discours et la pingrerie de l’entendement. A la veille d’une nouvelle législature qui pourrait voir passer mon cher cours de religion catholique à la trappe, je me devais de réagir. Le 23 mai 2019 en effet, l’article 24 de la Constitution, qui garantit les cours de religion, a été repris dans la liste proposée par la Chambre des articles révisables lors de la prochaine législature, mais ni la liste du Sénat, ni celle du gouvernement fédéral ne le mentionne. Outre l’avenir des cours de religion qui motive donc cette missive, je m’adresse aussi à l’ex-président de Myria, soucieux de clarifier la réalité migratoire embrumée par la vulgarité des populistes et l’idéologie des gauchistes.

La religion d’abord : la mienne et la vôtre. Depuis le temps que j’entends le genre d’arguments que vous avancez, je devrais réagir avec abnégation, comme il se doit aujourd’hui quand on se définit religieusement. La pression ambiante qui étouffe toute prise de position proprement religieuse me contraint en effet de constater que je n’ai droit au chapitre, ni dans la presse, ni dans les débats « citoyens » que les bien-pensants organisent continûment, et encore moins à la radio ou à la télévision. Quand en 2016, je fus invité par l’Eglise orthodoxe, dans le cadre de leur émission radiodiffusée par le service public, à m’exprimer en tant que professeur de religion catholique sur les couacs de la réforme des cours dits philosophiques, la RTBF me censura purement et simplement. A deux reprises, elle couvrit ma parole avec des jingles publicitaires, ce que je n’avais jamais entendu auparavant, alors que l’enregistrement avait déjà été copieusement coupé au montage.

Vous semblez d’ailleurs reconnaître une certaine inefficacité des débats « citoyens » puisque vous voulez croire que le cours que vous appelez de vos vœux pour reléguer les cours de religion en mode facultatif« peut accomplir le travail de plusieurs dispositifs de lutte contre le racisme et les préjugés, et remplacer tous les forums ou assises de la diversité ou de l’interculturalité possibles et imaginables ».

Avant de développer quelques arguments forgés par l’expérience in vivodes enjeux qui nous tiennent à cœur, je me permets d’abord de relever le slogan de campagne de Défi : Clairement plus juste. Pour tout dire, je doute qu’en dépit des honneurs et des apparences, vous disposiez d’une position crédible pour en appeler à la clarté et à la justice. Au contraire, votre discours reflète une pensée qui se cabre en s’opposant à une résistance populaire, ostracisée mais tenace. Cela ne serait rien si le lien social n’était pas un enjeu aussi crucial. Mais trois fois hélas, ceux qui portent et qui supportent encore votre discours trahissent un manque de lucidité sur leur propre conditionnement. Et cette ignorance est maintenue coûte que coûte par une structure fiduciaire, comme le dit Pierre Legendre, c’est-à-dire un foi, fût-elle athée, qui tourneboule l’humanité de l’Homme.

Cependant, mon indignation ne découle pas du fait que votre foi, au nom d’un idéal démocratique emphatique, rende ma voix inaudible, mais de ce que la dérive qu’elle conforte semble inéluctable. Si au lieu de fréquenter les hautes sphères d’un petit monde plus soucieux de ses privilèges que de sa liberté, vous alliez au contact des jeunes bruxellois cantonnés dans les écoles-poubelles, vous vous rendriez peut-être à l’évidence.

Je note néanmoins que vous évoquez un cours de philosophie, de citoyenneté et d’histoire des religions. Sauf erreur de ma part, l’histoire des religions ne figure pas dans l’intitulé officiel de ce cours ; elle est d’ailleurs réduite à peau de chagrin dans son programme. Devrais-je alors me réjouir de cette soudaine concession ? : « L’être humain a toujours eu besoin de repères qui le dépassent, d’un horizon à l’avant-plan duquel il peut se figurer, d’un ciel rempli d’étoiles qui soit pour lui autre chose que le vide de l’espace. Même d’un point de vue athée, cette spiritualité est respectable et est une composante essentielle de notre humanité ». Je connais cette musique faite de bonnes intentions et de fausses notes comme celle-ci : « Or, faire évoluer les mentalités, notamment celle qui fait en sorte que l’attachement à une religion est ressenti comme si fort qu’il doit prévaloir sur tout le reste… ».Vous évoquez deux fois dans l’article cette tolérance envers un attachement religieux allegro ma non troppo, trahissant ainsi votre inintelligence de ce qu’un attachement religieux signifie vraiment. Cet attachement ne se situe pas dans le registre politique, mais en démocratie, il faut tenir compte des effets indirects de tousles attachements que constituent les convictions politiques, ne serait-ce qu’en donnant la parole à l’opposition.

Notez bien que l’athéisme ne m’a jamais posé problème pourvu que celui qui le professe ait l’honnêteté et le courage de devenir humain eu égard à sa filiation et à sa culture : n’est pas Franz Kafka qui veut. Ce n’est pas votre athéisme mais votre foi que je critique, une foi à ce point naïve que vous imaginez pouvoir enseigner la spiritualité comme un « bagage commun » : « Il existe un bagage spirituel et philosophique commun de l’humanité, et je pense que l’aborder à l’école est un bon moyen pour que les petites identités religieuses et culturelles [sic!]ne servent pas de refuge identitaire plus tard ». Nous partageons certes une commune appartenance au genre humain, mais seule la symphonie de nos différences, notamment religieuses, exprime la vérité de notre essence. Votre approche sociologisante massacre ces différences à la tronçonneuse.

Je devine qu’Alain Besançon ne figure pas sur la liste de vos auteurs familiers. Comme Remi Brague, Pierre Manent, Roger Scruton ou Philippe d’Iribarne, on le range à juste titre parmi les conservateurs. Voici donc ce que Besançon dit de l’enseignement sécularisé des religions à l’école :

« Il est vrai qu’aujourd’hui la déficience générale de la transmission est telle que la plupart des élèves ne savent plus ce qu’un tableau mythologique ou religieux représente. C’est pourquoi on veut introduire un enseignement du « fait religieux » comme une opération de sauvegarde du patrimoine culturel. Ce projet me paraît risqué.

Supposons que l’enseignant soit chrétien, juif ou musulman, peut-on espérer qu’il ne fasse pas sentir à quel côté lui semble appartenir la vérité ? Ses élèves lui poseront des questions, ils le sauront bientôt […]. Une partie de la classe s’indignera du prosélytisme volontaire ou involontaire de l’enseignant du « fait religieux », pour le coup contraire aux normes de l’école publique.

Supposons que l’enseignant soit détaché de toute appartenance religieuse. Tout ce qu’il pourra faire, c’est de prendre dans un manuel d’histoire des religions une liste choisie de religions et les décrire. Il en sortira une leçon de relativisme généralisé. Plus probablement un dégoût pour toutes les formes de religion. En effet, les symboles, les pratiques, les credos, les cultes et les religieux, s’ils ne sont pas animés par la croyance, l’expérience intérieure, « la lumière de la foi », sont des tissus d’absurdités.

Supposons enfin que l’enseignant soit un laïciste convaincu. Il profitera du relativisme imposé, de l’anorexie spontanée, de l’aversion justifiée que produira l’enseignement du « fait religieux » pour conduire ses élèves là où il veut aller : à l’abandon de la religion de leurs pères, à l’adoption de la religion de la raison qui a sa préférence. Ce n’est pas ce que voulait Jules Ferry, disciple modéré d’Auguste Comte. C’est, paraît-il, à la suite d’Emile Combes, le souhait de certains cercles de notre Education nationale.

Depuis toujours on enseignait aux écoliers les images pittoresques de la religion de l’ancienne Egypte, ainsi que les principaux dieux d’Athènes ou de Rome. Ces exposés n’ont jamais fait le moindre mal. Au contraire, il restait en mémoire quelques bribes de mythologie utiles pour comprendre les œuvres d’art. On peut donc « introduire le fait religieux » à l’école, pourvu que ce soient des religions mortes. »(in : Problèmes religieux contemporains, 2015). Ne vous déplaise, ni le judaïsme, ni le christianisme, ni l’islam ne sont déjà morts, même si toutes les religions sont en crise aujourd’hui – on le serait pour moins!

J’ai appris de mes maîtres à l’ULB qu’il convenait, lorsqu’on tente de préciser une thèse, d’en sérier et d’en clarifier les aspects. Ma thèse, c’est que votre profession de foi laïque est purement idéologique, et qu’une idéologie s’apparente toujours à une religion, ou plutôt à un ersatz, une perversion de religion. Voici quelques autres aspects de cette idéologie.

  1. En sécularisant le feu volé par Prométhée, votre idéologie étouffe la culture. Il n’est que de lire Georges Steiner ou Pierre Boutang pour s’en convaincre.
  2. Votre idéologie manque d’épaisseur psychique, spirituelle et sociale. Je saisirai votre antiracisme affiché pour le montrer. Pour ne pas vous méprendre sur mon attitude envers les étrangers, je précise qu’un tropisme particulier m’a conduit à vivre au quotidien, depuis plus de quarante ans, auprès de ceux dont le Vlaams Belangvoudrait se débarrasser. Ma première femme était belge et juive, ma seconde rwandaise et tutsie ; celle qui partage ma couche à présent est congolaise et luba. J’ai dépensé de l’argent, et surtout beaucoup de temps, pour aider des élèves étrangers à accéder à l’enseignement supérieur et des clandestins à obtenir des papiers. Quand je traverse la rue arabe un soir de Ramadan, les gens me bénissent car ils sentent bien que mon humanité n’est pas celle des antiracistes. Si l’on gratte un peu le discours convenu des antiracistes, si par exemple on leur parle de sionisme, on ne tarde pas à s’apercevoir que le genre de haine qui les anime vise les « impérialistes ». Bien sûr, ce n’est pas un test à tenter avec tous les Arabes.

Ma longue fréquentation des étrangers (sans rejeter les miens), m’a convaincu qu’il serait bien plus honnête de reconnaître que nous sommes tous naturellement racistes ; cela tient à la divine complexité de notre ontogenèse qui nous oblige, sous peine d’aliénation, à nous définir d’abord contreceux qui ne sont pas moi. Cela étant admis, nous sommes conviés à conquérir notre « difficile liberté »(E. Levinas) en « donnant sa vie pour ceux qu’on aime »(Jean l’Evangéliste). Au bout du compte, on se dépouille du racisme en soi. Tel n’est pas le chemin des antiracistes professionnels.

C’est parce que je vis au sein d’étrangers que je ne souffre plus la générosité médiatique de ceux qui, au nom des droits humains, voudraient élargir aux « citoyens du monde » les avantages sociaux exceptionnels que la Belgique accordent (pour combien de temps encore ?) à ses citoyens moyennant – faut-il le rappeler ? – une contribution personnelle conséquente au budget de la Sécu. N’était le fantasme universaliste persistant des révolutionnaires qui rédigèrent en 1789 la première Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, il ne devrait pas y avoir d’ambivalence entre les droits humains et les droits des citoyens d’un pays donné. Bien sûr, les Africains aux nationalités multiples que je fréquente sont tous désireux, comme je le serais à leur place, d’acquérir la nationalité belge, mais comme ils ne sont pas des imbéciles, ils considèrent les droits-de-l’hommistes comme des idiots utiles. Si nous étions raisonnables et courageux, nous organiserions, outre l’asile politique au sens propre qui est prévu par les conventions internationales, une migration économique importante, temporaire et conditionnelle ne donnant pas automatiquement accès à la citoyenneté, mais permettant des allées et venues entre l’Afrique et l’Europe qui seraient profitables aux deux continents.

  1. Votre idéologie repose sur un champ de ruines. Au lieu de faire l’inventaire de ce qui reste debout et de s’y appuyer pour tenter de retisser des liens sociaux dans un contexte bouleversé, vous rejoignez l’immense troupeau de ceux qui, parfois sans en avoir conscience, précipite une déconstruction anthropologique et généalogique inédite dans l’histoire humaine. Les errances et le matraquage inouï autour du genre illustrent cet obscurantisme imposé comme un fait du prince. Je précise ici encore, pour couper court à tout soupçon d’homophobie, que j’ai longtemps voulu devenir une fille mais Dieu merci, vingt d’années sur le divan et quelques femmes – ce sont les femmes qui font les hommes et vice-versa – m’en ont dissuadés. Je suis à présent l’homme le plus heureux de la terre, doté de surcroît d’une sensibilité féminine aiguë.

Voici pour illustrer mon propos. Il y a quelques années, peu après que l’Eglise calviniste de France autorisa l’accession des homosexuels au pastorat, la Faculté universitaire de théologie protestante de Bruxelles voulut montrer l’exemple. Aussi propulsa-t-elle une lesbienne à ce ministère en lui épargnant une bonne partie du cursus habituel, tout en lui accordant une grande distinction. Comme un des professeurs de cette faculté associée à l’ULB fit part de ses réserves, on mandata un professeur franc-maçon de notre Alma Mater,sans aucun bagage théologique, pour arbitrer l’affaire à l’avantage de la dame qui depuis a pris du gallon.

Ne croyez pas que je sois rabique, la périlleuse mise sur orbite du satellite LGBT n’est qu’un aspects parmi tant d’autres de l’idéologie invasive qui repose sur l’idée funeste du progrès, mais qui reflète l’égotisme dominant, souvent enrobé de bons sentiments, depuis qu’un nombre croissant de pères sont, ou démissionnaires, ou des femmes manquées. Il est à cet égard sidérant que tousles partis démocratiques s’affichent bruyamment lors de la gay-pride, ce summumde l’obscène contentement de soi. Au début des années quarante du siècle passé, Walter Benjamin décrivait cette idéologie comme suit : « L’ange de l’Histoire […]a tourné le visage vers le passé. Là où une chaine de faits apparaît devant nous, il voit une unique catastrophe dont le résultat constant est d’accumuler les ruines sur les ruines et de les lui lancer devant les pieds. Il aimerait sans doute rester, réveiller les morts et rassembler ce qui a été brisé. Mais une tempête se lève depuis le Paradis, elle s’est prise dans ses ailes et elle est si puissante que l’Ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement dans l’avenir auquel il tourne le dos tandis que le tas de ruines devant lui grandit jusqu’au ciel. Ce que nous appelons le progrès, c’est cette tempête. »(Sur le concept d’histoire, traduit de l’Allemand par O. Mannoni, Payot, Paris, 2013)

  1. Votre idéologie se donne pour la crème de la démocratie, raison pour laquelle elle est inquiétante. J’illustrerai ce propos en évoquant les manœuvres distinctes que Marc Uyttendaele et votre camarade de parti Joëlle Maison ont orchestrées pour imposer d’autorité le cours que vous chérissez. Plus généralement, la doxaimposée par la sous-France englobée sous l’appellation trompeuse de « Communauté française de Belgique », confine à la propagande. Comme je fréquente aussi bien les bibliothèques francophones que flamandes, je sais que seule la Flandre est réellement pluraliste en Belgique.

Venons-en aux faits. Les parents d’une élève du lycée Emile Jacqmain demandèrent en 2013 au Conseil d’Etat de se prononcer sur l’obligation d’inscrire leur enfant à un cours dit philosophique, arguant du fait que ces cours ne correspondaient pas à leurs convictions. Or la plaignante, par ailleurs responsable de la régionale bruxelloise de la Fédération des Associations de Parents de l’Enseignement Officiel (FAPEO), s’était au préalable concertée avec son ex-mari le constitutionnaliste Marc Uyttendaele lié par contrat à la Ville dont dépend ledit lycée (plus incestueux que ça tu meurs). La saga juridique qui s’ensuivit révéla la réelle motivation de la plainte qui consistait à rendre les cours dits philosophiques facultatifs, sinon caduques.

Prudent, le Conseil d’Etat préféra renvoyer l’affaire devant la Cour Constitutionnelle qui remit son arrêt le 12 mars 2015. En faisant notamment référence à la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l’Homme, l’arrêt sans appel de la plus haute juridiction du Royaume dispose que« les élèves doivent pouvoir être dispensés de l’assistance au cours de religion et de morale ». En effet, arguait la Cour, même le cours de morale ne peut être considéré comme neutre puisque le décret « neutralité » de 1994 le qualifie de « cours de morale inspirée par l’esprit du libre examen », soit « un système philosophique spécifique ». Lorsque Maître Uyttendaele eût à plaider sa cause devant la Cour, la Communauté française ou Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) – c’est-à-dire la partie adverse –, ne prit même pas la peine d’être représentée : il faut croire qu’elle voulut donner l’exemple de sa neutralité.

On aurait pu, si telle avait été la volonté politique, se contenter de faire droit au cas par cas à la requête des parents qui demandent que leur enfant soit dispensé de suivre un cours de religion ou de morale non confessionnelle, comme c’est le cas en Flandre. Au lieu de quoi le préjudice reconnu par la Cour Constitutionnelle, conformément à la stratégie des parents visant l’extinction des cours philosophiques, est devenu la question communautaire numéro un de l’été 2015. Ainsi fut voté et organisé à la hâte l’Encadrement Pédagogique Alternatif (EPA). Quand la FAPEO adressa une lettre aux directeurs pour demander aux parents de l’Officiel de ne pas choisir les cours de religion et de morale, mais bien l’EPA, devenu ensuite le cours de philosophie et citoyenneté (CPC), le Collectif des Enseignants de Religion dans l’Enseignement Officiel (CEREO) tenta en vain de révéler le pot aux roses.

En septembre 2016, l’échevine uccloise de l’enseignement Joëlle Maison, également préposée à l’enseignement chez Défi, pratiqua un véritable forcing, au mépris des lois et du respect des gens, pour inscrire les élèves des écoles communales au CPC à raison de deux heures par semaine, en sorte que la religion disparaisse de leur cursus. Alors que le taux d’inscription à la deuxième heure de ce cours n’était que de quelques pourcents sur l’ensemble de la FWB, il atteignit 80% dans les écoles communales d’Uccle.

5. Votre idéologie est méprisante et désincarnée. Il s’agit en fait, si je puis me permettre un détour par la théologie chrétienne, d’une spiritualisation qui répugne à l’incarnation, c’est-à-dire d’une idéologie qui refuse de considérer l’animal humain tel qu’il aspire à son désir dans une histoire et une filiation. J’invoquerai ici votre ahurissante comparaison entre le christianisme et la pseudo-religion pastafarienne.

Le 7 mai 2016, La Librepublia une de vos chroniques. On se demande au passage pourquoi ce journal ex-catholique vous fit cet honneur, un peu comme si Espaces de Liberté, le mensuel du Centre d’Action Laïque, pour qui je collaborai jadis, proposait une chronique régulière à André Fossion mais soit, la zombification du monde catholique est un problème que je n’aborderai pas ici. Dans cette chronique, vous compariez le christianisme au culte pastafarien, excipant de ce que ni l’un ni l’autre ne sauraient apporter de preuves objectives de leurs allégations. Vous y mettiez même en doute l’existence historique de Jésus, comme si les écrits de Flavius Josèphe (Antiquités juives, XVIII et XX), de Tacite (Annales, XV), de Pline le jeune (Lettre à Trajan), de Suétone (Vie de Claude) ou les annales du Sanhédrin, qui tous évoquent Jésus, les troubles qu’il engendra et son supplice sur une croix, n’étaient pas recevables par un droit-de-l’hommiste.

  1. Pour progressiste qu’elle se donne, votre idéologie est au contraire nostalgique d’une conception intégrationniste de la laïcité républicaine à la française. Personnellement, je me suis longtemps méfié des adeptes du communautarisme comme Charles Taylor, mais je constate aujourd’hui que dans une ville-monde comme Bruxelles, l’intégration est un vœu pieux car elle implique une haute culture partagée, à présent sapée par l’égalitarisme vulgaire, ce que Bertrand Buffon vient de démontrer (Vulgarité et modernité, Gallimard, Paris, 2019). Si en Belgique il est un parti intégrationniste, c’est bien la NVA. Par la force des choses, j’accepte pour ma part la coexistence de mondes séparés sur un même sol ; un sol où les Musulmans ont une partie à jouer pour « vivre ensemble ». Le livre Situation de la Francede Pierre Manent (2015) pose le même constat, mais il en appelle aussi à un ressaisissement de ceux qui professent encore la foi catholique fondant la culture européenne occidentale. Pierre Manent est plus lucide que les intégrationnistes.

Les crises croisées qui affolent aujourd’hui le logis appellent une réaction proprement spirituelle, celle-là même que votre idéologie espère annihiler. En ce sens, elle revient à prolonger un pseudo-humanisme narcissique, carnassier et impérialiste.

 

Axel De Backer, le 26 mai 2019

 

Auteur: CEREO

Le CEREO est un Collectif d'Enseignants de Religions dans l’Enseignement Officiel francophone.

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